Shame

Publié le par Hérodonte

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Mon avis
:

Shame est le deuxième long-métrage d'un réalisateur que je ne connaissais pas, Steve McQueen (II). Son précèdent film, Hunger, avait eu un certain écho mais par faute de temps, je n'avais pas eu la chance de le voir. C'est donc avec un regard neuf, vierge de tous préjugés sur le cinéma du cinéaste que j'assiste à une des œuvres les plus bouleversantes de l'année 2011.

   Dès le départ, l'histoire d'un trentenaire, drogué au sexe est fascinante tant le cinéma a peu abordé ce sujet. Et dès l'introduction, Steve McQueen (II) nous pose avec une grande adresse et une musique superbe de Harry Escott le quotidien de ce Brandon. Dans un montage parallèle, il nous montre, d'un côté, Brandon regardant avec un désir mêlé de crainte une jeune femme assise face à lui dans le métro et de l'autre, les séances de masturbation dans les toilettes de son travail, les prostitués, ses regards sur les femmes, les appels incessants d'une jeune femme dont on devinera plus tard que c'est sa sœur. Cinq minutes de pur maîtrise formelle et rythmique qui se finit sur un Fassbender mortifié d'avoir perdu la trace de cette jeune femme dans la foule pressée new-yorkaise. Nous sommes devant un grand film.

   La torture psychologique, physique du personnage est symptomatique de notre société et de sa relation au sexe.  Sur-consommation  à travers la pornographie, les publicités, les relations éphémères etc etc. Une sexualité qu'on dit libéré mais qui amène chez certains une certaine mécanique, les contraignant à la solitude. La sur-abondance d'images sexuées crée un désir beaucoup plus grand, plus difficile à assouvir. Les innombrables heures de Brandon devant des vidéos pornographique en est le bel exemple. Il regarde ces images comme si il feuilletait un catalogue de vêtements. Il n'arrive plus à répondre à des fantasmes toujours plus exigeants. Et c'est ce qui apporte le manque, la frustration mais aussi les névroses d'un homme désespéré.
Les névroses parce que dans notre magnifique société libérée persiste toujours la morale. Il faut avoir une sexualité dans les "normes" (la scène du restaurant, par ailleurs excellente, où Marianne semble choquée d'apprendre que Brandon n'a pas eu une seule relation longue) c'est à dire la concevoir dans une relation longue et stable, il ne faut pas coucher avec un homme ou une femme marié/e. Cette morale tue petit à petit notre homme qui se sent oppressé par celle-ci au point d'en devenir désagréable avec sa soeur (la scène de rage sur le canapé) car elle le renvoie à sa propre faute. Et surtout, c'est l'hypocrisie de cette charge "spirituelle" qui rajoute un poids énorme à notre héros. Faut-il se laisser aller à nos désirs moralement répréhensibles ?! Cette dualité désir/répression est parfaitement illustré par la scène où la jeune femme mariée du métro - on voit sa bague - dévoile volontairement ses jambes au yeux de notre addict avant de se reprendre et de sortir précipitamment de la rame. Pour finalement rejouer le même jeu à la fin du film. Dans ce sens-là, le réalisateur n'est pas moraliste. Il questionne seulement, à travers son protagoniste, le poids de la morale et de son hypocrisie sur l'Homme.

   Si Shame est d'une grande beauté visuelle (le travail de Sean Bobitt est merveilleux), si la mise en scène est envoûtante, inspirée, maîtrisée, il y a des défauts. Tout d'abord, on peut reprocher un certain manque d'émotions qu'on ressent surtout dans la scène où Sissy (Carey Mulligan) chante New-York, New-York. Même en comprenant les enjeux de ce passage (le mal-être de Brandon et de sa sœur qui n'arrivent pas à communiquer), elle n'a absolument aucun effet. Ensuite, le côté larmoyant du personnage peut agacé. Voir Michael Fassbender se prendre la tête dans les mains des centaines de fois pour insister sur le fait qu'il se sent pas bien, ça peut devenir gênant au bout d'un moment.
Néanmoins, ses défauts s'oublient rapidement face à la descente en enfer finale (montage similaire à celui de l'introduction) qui laisse le spectateur happé, submergé par l'apogée de la détresse, souffrance de cet homme qui métamorphose littéralement le visage de l'acteur. Je n'aime pas l'expression mais c'est un grand moment de cinéma comme on en voit rarement.

Pour finir, c'est surement l'un des meilleurs films de l'année. La photographie, la réalisation,  les acteurs, le sujet et ses thèmes contribuent à nous livrer une expérience singulière. Il lui manque peut-être le "petit truc" pour en faire une oeuvre majeure mais il serait dommage de bouder son plaisir.


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4 e¦ütoiles

Publié dans Critiques

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Commenter cet article

Wilyrah 16/12/2011 14:18

Il manque ce petit truc pour en faire un très grand film mais c'est assurément l'un des meilleurs de l'année !

Marcozeblog 15/12/2011 18:34

Ca fait plaisir de lire une critique enthousiaste sur Shame car comme toi je trouve que le réalisateur a fait fort. Il rend bien le désespoir de ce drogué et ne comprends pas les critiques de
certains blogueurs ;-). A bientôt, je te rajoute à mes blog potes ;-)

selenie 13/12/2011 22:57

5mn à voir en gros plan un sexe d'homme suivi d'un mec qui va pisser le tout sans aucune suggestion mais frontalement est une façon de filmer gratuite car rien ne justifie ça pour la suite...
Filmer autrement est possible. Je ne suis pas contre parfois si ça sert mais c'est plutôt rare. De plus c'est aussi laid qu'inutile.

Hérodonte 14/12/2011 10:55



Je peux comprendre qu'on trouve la scène inutime mais comme l'a dit Amélie elle donne le ton. Elle permet d'installer aux yeux du spectateur les rapports de Brandon avec son corps.
Et puis, la scène du pipi fait écho à celle des toilettes du travail. D'un corps fonctionnel, Brandon passe à un corps obsessionnel.



Amelie 13/12/2011 03:49

Bonjour Hérodonte, je découvre ton blog et nous sommes sur la même longueur d'ondes concernant "Shame" ! Un grand film.
Je ne pense pas moi non plus qu'il y ait quoi que ce soit de gratuit dans la nudité montrée à l'écran. Cela met plutôt mal à l'aise, ou fait s'interroger sur un ton grave.

Hérodonte 14/12/2011 10:49



Bonjour Amélie,

Pour une première visite, c'est réussi. Nous sommes complétement d'accord. :)



selenie 12/12/2011 17:52

Personnages à la psychologie fouillée et une mise en scène aussi envoûtante que dérangeante (d'ailleurs le début est carréement gratuit et surtout inutile). Acteurs somptueux... Pas un chef
d'oeuvre mais un très grand film. 3/4

Hérodonte 12/12/2011 23:27



Coment ça le début est gratuit et inutile ? Il permet en quelques minutes, et d'une bien belle manière, de comprendre le quotidien de Brandon. C'est plus qu'utile.